Sandra Ganneval, l'autoédition, le choix de la liberté

"Ouvrir la voix", Amandine Gay, 2017

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« Ouvrir la voix »

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Ouvrir_la_voix

 

« Ouvrir la voix » est un documentaire réalisée par une femme française, Amandine Gay en 2017.

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Amandine_Gay

 

En réalisant, ce documentaire, elle vise l’objectif de donner la parole à celles à qui on la donne rarement et qui ne la prennent pas suffisamment.

 

Dans ce documentaire, des jeunes femmes noires vivant en France et venant d’horizons différents, oui, parce que ce n’est pas parce qu’on a peu ou prou la même couleur de peau que l’on vient du même endroit, se racontent.

 

Et c’est super intéressant.

 

Si vous avez l’habitude de lire mes articles, vous savez que la représentation des femmes noires et métisses dans l’espace médiatique français fait partie de mes préoccupations et plus largement, la représentation de la diversité française au sein des médias quels qu’ils soient.

 

Plus je vieillis et plus je me rends compte que ce que moi qui suis née dans les années 70, j’ai vécu du fait de ma couleur de peau, en France, en tant qu’Antillaise (je suis originaire de la Martinique), des jeunes filles, aujourd’hui, vivent encore la même chose, nous partageons des ressentis mais, j’ai l’impression, d’une façon beaucoup plus violente, peut-être parce qu’elles en sont davantage consciente que je ne l’étais, aveuglée par la nécessité d’avancer coûte que coûte.

 

Du coup, je me pose parfois cette question empreinte de culpabilité qui ne mène à rien : « Mais qu’est-ce que j’ai foutu pendant toutes ces années pour que l’on en soit encore là ? Mais qu’est-ce qu’on a foutu ? »

 

Question qui ne mène nulle part mais qui vaut la peine d’être posée.

 

Dans ce documentaire, des jeunes femmes se racontent. Ce qui est intéressant, c’est qu’en dehors du côté individuel des situations qu’elles évoquent, elles abordent en même temps des sujets qui ont une dimension universelle, elles interrogent la place de la femme dans la société, sa reconnaissance, ses forces, ses faiblesses, ses luttes quotidiennes.

 

Il y a l’individuel et le collectif. Et souvent l’individuel renvoie au collectif et vice versa.

 

Les sujets s’entremêlent même si c’est l’afro féminisme qui est le fil conducteur de ce film.

 

Ce n’est pas du tout simple de parler de racisme. Cela réveille chez certaines personnes une posture de protection qui peut se manifester par une grande violence, qui s’exprimera d’autant plus facilement qu’elles seront à l’abri derrière leur écran.

 

J’aimerais qu’un jour, on puisse parler du racisme de manière décomplexée, non pas en tenant des propos racistes de manière décomplexée comme l’a fait récemment une certaine Brigitte Bardot sous couvert de liberté de parole et de besoin de protéger les animaux, mais en pouvant échanger sur le racisme et sur les problèmes récurrents qu’il pose dans la société française aussi bien à ceux qui en sont victimes qu’à ceux qui le dégainent plus vite que leur ombre.

 

Je pense que nous avons tous en nous une forme de racisme qui se développe au cours de notre éducation dans la crainte que l’on nous transmet de manière consciente ou inconsciente de ce qui n’est pas comme nous. La peur de l’étranger, la peur de celui que l’on ne connaît pas et qui, potentiellement, pourrait nous faire du mal.

 

Pour en revenir aux femmes noires, métisses, qui sont au cœur du documentaire « Ouvrir la voix », ce que j’ai apprécié, c’est qu’elles avaient la possibilité de s’exprimer, d’aller au bout de leur parole parfois douloureuse sans être interrompue.

 

Dans l’espace publique et dans l’espace privé aussi, d’ailleurs, les femmes sont plus facilement interrompues que les hommes quand elles s’expriment et les hommes savent mieux qu’elles ce qu’elles veulent dire.

 

J’aime les documentaires dans lesquels les gens ont la possibilité de formuler leur pensée, ont l’espace pour cela, je les préfère à ces débats creux dans lesquels la rhétorique est finalement le seul exercice à observer avec plus ou moins d’admiration et dans lesquels les gens s’agressent, nous offrant plus un spectacle que quelque chose qui nous permettra de nous faire une vraie opinion sur leurs pensées, qui nous donnera à réfléchir.

 

De quoi parlent-elles, ces femmes?

 

Elles parlent de choses qui font écho en moi.

 

Elles parlent du fait qu’elles ont pris conscience, à un certain moment de leurs interactions sociales avec des Blancs, qu’elles étaient noires, souvent de façon violente. « Je ne te donne pas la main parce que tu es noire. » a entendu l’une des jeunes femmes alors qu’elle était enfant. Une prise de conscience qui naît d’un rejet qui souvent tétanise parce qu’on ne le comprend pas car il renvoie à ce que l’on a de plus intime et de plus visible : notre peau.

 

Elles abordent un processus trop peu exploré : les a priori créent des attentes chez celui qui est en face de nous et l’on se surprend à se conformer à ses attentes, on devient la Noire qui correspond aux clichés véhiculés sur les Noires.

 

Certaines parlent de leur rapport au système scolaire, évoquant le fait de ne pas être informée, de ne pas disposer des codes nécessaires pour pouvoir utiliser au mieux le système scolaire français qui, je ne vous l’apprendrai pas, est extrêmement élitiste et, de fait, excluant.

 

Ainsi, l’une des intervenantes raconte qu’elle faisait partie des premie.è.r.e.s élèves de sa classe et que lorsqu’elle est allée voir la conseillère d’orientation afin de savoir comment intégrer une classe prépa, celle-ci l’a rembarrée en lui disant qu’elle ne pourrait pas intégrer ce type de classe, qu’elle n’en avait pas le niveau. Une autre évoque le fait qu’elle a été orientée vers une filière professionnelle en dépit de ses bons résultats.

 

Oui, je sais ce que vous allez me dire. Cela n’arrive pas qu’aux Noires, c’est peut-être davantage une histoire de classe sociale et les Blancs aussi sont confrontés à cela.

 

C’est bien ça le problème, de devoir basculer tout le temps dans cet espèce de relativisme parce que l’on n’a pas d’outils pour évaluer concrètement les choses et que notre parole et notre ressenti ne suffisent pas, soi-disant. Vis ma vie de Noire. Vis ma vie de Blanche.

 

Les statistiques ethniques sont interdites en France à cause du sacrosaint principe d’égalité, il me semble. Or, des statistiques ethniques permettraient d’avoir une vision globale et réaliste du problème. Est-ce que l’on a moins de chance de faire des études supérieures en France quand on est noir ? Combien d’étudiants issus de cette diversité trouve-t-on à la fac ou dans les grandes écoles ? Est-il vraiment plus difficile de trouver un logement quand on a la peau foncée ? Les personnes issues de la diversité restent-elles plus longtemps au chômage que les autres à diplôme égal ? On a besoin de ces chiffres pour évaluer de manière objective les difficultés auxquelles sont confrontées les personnes issues de la diversité et tenter d’y apporter des réponses concrètes.

 

http://leplus.nouvelobs.com/contribution/539164-les-statistiques-ethniques-interdites-en-france-une-belle-hypocrisie.html

 

Parmi les femmes choisies, il y a des actrices qui parlent de leur difficulté à trouver des rôles qui ne seraient pas des rôles stéréotypés : la prostituée, la danseuse, la femme de ménage…

 

Elles parlent de leur difficulté à se situer, à trouver leur place dans ce pays où elles sont parfois nées, du fait d’être toujours entre deux, ou d’être toujours ramenée à un entre deux.

 

L’auteure explique son parcours du combattant pour pouvoir donner naissance à ce film. Elle a demandé des fonds partout où il était possible d’en demander. Le CNC lui a refusé son aide car son film était considéré comme un film communautaire. Elle le produira grâce à son compagnon et grâce à une campagne de financement participatif.

 

Et là, elle interpelle : pourquoi son film n’aurait-il pas une dimension universelle et ne pourrait-il pas toucher un large public ? Parce que toutes celles à qui elle donne la parole sont noires ? Le noir ne pourrait-il pas renvoyer à l’universalité comme le fait le blanc ?

 

Le film a reçu deux prix : « En 2017, le documentaire reçoit le Out d'or de la création artistique5 et le Prix du Public6 aux Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal. »

 

Ce film évoque aussi, de manière indirecte, ce qui reste du passé esclavagiste et colonialiste de la France, les non-dits, les choses dont on se retient de parler, et tout ce qui est si difficile à formuler mais qui peut émerger dans toute son horreur quand, par exemple, Christiane Taubira est comparée à une guenon, encore une petite touche de racisme décomplexé.

 

La France n’aime pas qu’on lui rappelle qu’elle a bâti sa puissance sur une économie esclavagiste menée durant trois siècles et colonialiste , nos politiques et beaucoup de nos concitoyens aiment entretenir une vision idyllique de notre pays, on efface tout et on est dans le moment présent.

 

https://www.jeuneafrique.com/433230/societe/chronologie-dates-cles-de-lhistoire-de-lesclavage-france/

 

Quand on n’est pas blanc, même si l’on est français, on doit faire face à une injonction d’intégration que j’entends comme une assimilation, une agrégation, il faudrait faire disparaître ce qui fait que l’on est soi au plus intime pour être accepté. Il faudrait abandonner une partie de ce qui fait que l’on est soi tout en sachant que l’on nous reprochera toujours cette partie de nous que nous ne pourrons, au final, jamais nous arracher et qui fait que nous sommes qui nous sommes.

 

Ce reportage tente de dire ce qui est peu dit. L’invisibilité. La souffrance quotidienne qui consiste à vivre dans un tissu de contradictions qui pourrait presque rendre fou mais auxquelles on est bien obligée de s’habituer pour survivre.

 

« Ouvrir la voix », un titre bien trouvé parce qu’il reste encore beaucoup de chemin à parcourir pour que celles qui ne prennent pas suffisamment la parole s’autorisent à le faire au risque de déplaire, au risque de ne pas être comprises, au risque d’être agressées parce qu’elles osent parler et exprimer leur ressenti, le mettre en mots, interroger l’autre, le renvoyer à lui-même, à ses contradictions, à son passé, à ce qu’il en accepte et à ce qu’il refuse.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



28/03/2019
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