Sandra Ganneval, l'autoédition, le choix de la liberté

La téléportation est un sport de combat, chapitre 9

 

Le matin même ? Inès a eu une illumination. Elle est allée à la Poste chercher un courrier recommandé qui lui a été adressé par Jtembal&co, la boîte qu’elle a quitté avec fracas. En examinant les documents, elle apprend que la DRH a pris bonne note de son abandon de poste et qu’elle a décidé, sans cérémonie, de procéder à son licenciement pour faute grave.

 

Grâce au bracelet, sa vie a pris une dimension telle qu’elle en était arrivée à oublier son coup d’éclat. L’épaisse missive l’a ramenée à la réalité.

  

Elle a longuement tenu les feuillets entre ses doigts, n’étant pas certaine des sentiments qu’elle éprouve tant ils sont confus.

  

Soulagement.

  

Puisqu’ils la licencient, elle aura droit à des indemnités de chômage.

  

Panique.

 

Comment va-t-elle pouvoir se vendre à un nouvel employeur alors que le précédent l’a virée ? Parviendra-t-elle à retrouver un emploi ? Et si oui, dans combien de temps ?

 

Elle hyper ventile. Son cœur bat la chamade.

 

Ça y est, elle s’imagine arrivée en fin de droits, faisant la manche dans le métro pour survivre, vêtue de haillons, les cheveux grouillant de poux, les ongles noirs de crasse, dormant sous les ponts dans une tente fournie par l’Armée du Salut, une tente qui empeste les pieds et le tabac froid. Est-ce que l’Armée du Salut fournit des tentes aux sans-abris ? Elle aura tout le temps de faire la tournée des associations caritatives quand elle sera expulsée de son appartement pour non paiement du loyer et de consulter leur catalogue de prestations. Elle se gratte la tête comme si son cuir chevelu était déjà colonisé par de sales petites bêtes.

 

L’image du bracelet, de son bracelet – puisque son nom figure à l’intérieur et celui de personne d’autre – s’impose à son esprit balayant toute autre représentation. Son bracelet. La solution. Elle lâche les feuillets. Elle sait exactement ce qu’elle va faire pour gagner sa vie, désormais. Elle se précipite chez Émeline.

 

Une fois le précieux graal récupéré, elle rentre chez elle et c’est en pressant le métal inconnu contre sa joue qu’elle se laisse aller à son inspiration et écrit :

  

Règle numéro 1 : proposer un rendez-vous dans un lieu public et fréquenté.

 

Règle numéro 2 : demander au client une description détaillée de sa personne.

 

Règle numéro 3 : arriver avec au moins dix minutes d’avance afin d’évaluer le client de loin.

 

Règle numéro 4 : se faire payer la moitié des frais avant le transport, encaisser le reste en direct, des billets, pas de chèques.

 

Règle numéro 5 : le bracelet ne doit pas être en vue à l’arrivée.

 

Règle numéro 6 : une fois la destination confirmée, les choses doivent aller le plus vite possible, transfert et dépôt ne doivent pas prendre plus de cinq minutes.

 

Règle numéro 7 : ne pas se laisser distraire une fois la téléportation réalisée, ne pas rester sur place. Rompre le contact et se téléporter immédiatement.

 

Ma chère Inès, si vous respectez ces sept règles d’or, tout devrait se passer à merveille et vous devriez vous faire des ovaires en or !

 

On dit que les idées sont dans l’air et qu’il faut savoir les attraper, que parfois, plusieurs personnes les saisissent en même temps. Inès a pourtant l’impression qu’elle est la première au monde à avoir pensé à faire de son « télépode » un outil de travail. Elle s’est creusé les méninges et a défini des règles dont elle va devoir vérifier le bien fondé, à l’usage.

 

En quelques clics, elle créé un site Internet pour proposer ses services. Elle s’interroge, doit-elle ou non faire figurer sa photo sur la page d’accueil ? Ne risque-t-elle pas d’attirer quelques pervers si elle procède ainsi ? Elle tranche. Depuis un mois, elle tranche avec une facilité déconcertante. Elle va mettre sa photo sur le site, une photo sur laquelle elle a une tête sympathique. Ah, celle-là, prise par Émeline, elle y est souriante et a l’air avenant sans être aguicheuse. C’est parfait. Comment va-t-elle nommer son site ? Inès vous téléporte ? Inès la téléporteuse ? Wonder téléporteuse ? Téléporte-moi ?

 

Elle se lève, en pleine cogitation. Un nom, c’est important. Ça ne se choisit pas au hasard. Quoique. Elle pourra le changer si elle trouve qu’il ne convient pas. Alors, quel est le risque ? Inutile de perdre son temps en tergiversations. Pas question que sa nouvelle vie lui rappelle l’ancienne. Elle ne va quand même pas tenir des réunions ennuyeuses avec elle-même sur des sujets qui n’en valent pas la peine et se retrouver à étouffer des bâillements comme lors des réunions quasi quotidiennes imposées par « Derval la hyène », réunions durant lesquelles son ex cheffe s’écoutait déblatérer, faisant les questions et les réponses et fronçant les sourcils dès que l’un de ses collaborateurs tentait d’en placer une.

 

Inès se poste devant un miroir, reprend la posture adoptée précédemment par Émeline puis par elle-même. Ce sera « Le télépode d’Inn’S ». Ça lui plaît bien. C’est décidé, son site s’appellera « Le télépode d’Inn’S » !

  

Il ne lui reste plus qu’à prendre l’abonnement adéquat, à insérer un bouton d’achat, à écrire un petit texte de présentation. Facile pour elle. Aucun souci pour rédiger ce genre de chose. Elle a tant rédigé pour les autres. C’est bien la première fois qu’elle le fait pour son propre compte.

 

 

*

 

* *

 

 

Inès a une petite boule dans le ventre.

 

Incroyable. En deux jours, elle a reçu plus d’une centaine d’appels après avoir déposé une annonce sur « Le bon coin.fr » pour faire la promotion de sa nouvelle activité.

 

Elle ne s’attendait pas à être ainsi débordée.

 

Elle ne s’attendait pas à ce qu’autant de personnes soient intéressées par sa proposition.

 

Aujourd’hui, elle a rendez-vous avec son premier client. Il a versé via « Paypal » la moitié de la somme qu’elle a exigée. Il l’a fait avec tant de facilité qu’elle s’est dit qu’elle aurait dû demander plus au lieu de simplement se caler sur les prix pratiqués par l’aviation pour les voyages en première classe. Il faut absolument qu’elle cesse de voir petit et qu’elle augmente ses tarifs au plus vite.

 

Elle sait qu’en ce moment même, les politiciens débattent, s’interrogent : la téléportation peut-elle être considérée comme un moyen de transport légal ? Débordé par le phénomène, aucun pays ne parvient à le gérer car, il est ingérable. On ignore combien de personnes sont détentrices d’un bracelet. Les matériaux qui constituent les « télépodes » sont en cours d’analyse mais il semble que l’on n’en ait trouvé de cette sorte sur aucun continent. Leur utilisation pose nombre de problèmes liés à l’immigration, à la petite et grande délinquance et bien sûr, au terrorisme. À long terme, elle fera perdre de l’argent à l’industrie du tourisme et à celle du transport. Pour l’instant, elle pose des problèmes en termes de sécurité civile et militaire. La téléportation a fait voler les frontières, pour les individus qui ont pris l’habitude d’y avoir recours, elles n’existent plus. À lui seul, le « télépode » symbolise une valeur controversée : la liberté dans ce qu’elle a de plus absolu, la liberté de se déplacer là où on le désire, quand on le désire, sans aucune entrave.

  

Inès sait tout cela. Mais, il est quatorze heures et elle a rendez-vous avec son premier client. « Le télépode d’Inn’S » va réaliser sa toute première prestation.

  

Il est 14h45. Le ciel est bas et lourd, comme disait le poète et elle se trouve place Saint Michel, près de la fontaine où l’archange terrasse indéfiniment le démon.

 

Elle cherche un homme d’un mètre quatre vingt, légèrement enrobé, brun, aux yeux clairs, vêtu d’un pardessus blanc cassé, il aura une petite valise à roulette bleue et portera une rose à sa boutonnière, détail qu’il a souligné d’un smiley dans son mail. Elle a trouvé cela mignon tout en se disant qu’il n’est pas bon de mélanger travail et plaisir quoique… Émeline ne s’en prive pas, elle.

 

À 14 heures, sur la place Saint-Michel, elle s’avance d’un pas nonchalant vers la seule personne qui corresponde à ce profil. Elle se sent étonnamment calme. Nouvelle ère, nouvel air. Mais lorsqu’elle arrive à la hauteur de l’homme, son cœur semble louper un battement. Elle n’aurait pas dû mettre sa photo sur cette saleté de site Internet et maudits soient les systèmes de paiement garantissant l’anonymat à leurs utilisateurs.

 

 

 

 

 

Mes livres



10/06/2017
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 39 autres membres