Sandra Ganneval, l'autoédition, le choix de la liberté

La téléportation est un sport de combat, chapitre 2

 

Elle se retrouve dehors, sur le trottoir, le ciel lui parait d’un bleu incroyable et le soleil l’éblouit.

 

Une petite voix dans sa tête s’exclame : « Et maintenant, on fait quoi ? »

 

Elle hausse les épaules, s’étire en un mouvement sensuel qui retient l’attention de l’agent de sécurité, celui qui, habituellement, ne la voit même pas. Elle a détaché ses cheveux, une touffe frisée, épaisse qu’elle enserre dans un chignon pour éviter toute remarque à caractère ethnique – eh oui, elle en est réduite à cela, anticiper le racisme – ils se sont répandus en un nuage cotonneux tout autour de sa tête jusqu’au milieu de son dos et le vigile a failli laisser passer deux personnes sans les contrôler.

 

Toute la journée, elle se promène sans but, elle flâne, se retrouve aux Buttes Chaumont, lance du pain aux oiseaux qui s’égaillent sur le lac artificiel ; des oies grises, énormes, la poursuivent et mordillent ses chaussures. Elle s’enfuit en riant, chassée de leur territoire et va s’asseoir plus loin, dans l’herbe, puis, elle s’allonge et… s’endort, son sac sous la tête, en guise d’oreiller, elle se découvre épuisée par l’énergie qu’elle a dépensée à devenir plus elle-même, en ce matin d’octobre.

 

Elle se réveille une heure plus tard. Elle a un peu froid même si elle est bien couverte. La météo a annoncé 16 degrés mais le soleil tape et il doit faire plus chaud sous sa lumière.

 

Bien sûr, lorsqu’elle ouvre les yeux, elle se dit qu’elle a fait une grosse, une énorme, une monumentale connerie, pas le genre de conneries que l’on a le droit de faire puisque les médias nous rabattent les oreilles avec le taux exponentiel du chômage. Ses doutes, ses angoisses de fille mal dans sa peau ressurgissent, au galop. Elle se surprend à les balayer, avec une fermeté inaccoutumée, d’un revers de main absolument pas figuré et à haute voix. Follement, quitte à passer pour une folle. Elle fait taire cette partie d’elle qu’elle déteste, celle qui a la frousse de tout, de tous, qui accepte tout ou presque sans broncher. Elle la fait taire et se promet qu’à partir de ce jour, elle prendra l’habitude de la réduire au silence. Mais, elle est toujours en embuscade, la peureuse, guettant dans l’ombre l’occasion de lui imposer sa voix geignarde et sans surprises. Un instant, elle referme les yeux, se rejoue la scène dans les moindres détails et s’en repaît, le temps de faire taire sa peur.

 

Quand elle ouvre de nouveau les yeux, elle frissonne. Une ombre gigantesque la domine, lui barre le soleil. Elle se redresse, ayant perdu toute sa légèreté. La peur l’envahit de nouveau, une peur différente, celle de se faire agresser là, en plein jour. Pas de gardien en vue, quelques rares personnes dans les allées. Son cœur s’emballe tandis qu’elle tente de se raisonner. L’ombre se déplace, elle distingue la silhouette d’un homme, il bouge encore et elle devine ses traits. Il est grand, il doit faire deux mètres, il a la peau foncée et les mèches de sa chevelure hirsute pointent comme des cornes sur son crâne. Inès est debout, maintenant. Elle serre son sac contre elle, cherche une issue, si elle pouvait creuser un tunnel et s’y engouffrer, elle le ferait. Elle s’aperçoit alors que l’homme sourit. Ses dents sont blanches et régulières dans son visage ébène. C’est au tour d’Inès de se déplacer, de mettre entre eux la bonne distance, l’angle qui fait qu’elle ne se sent plus menacée, juste dérangée.

 

– Bonjour ! dit-il d’une voix chaude, sans accent notable.

– Bonjour, répond Inès, toujours mal à l’aise même si elle n’est plus terrifiée.

– Ceci est pour vous.

 

Il lui tend un objet qu’il tient entre les saucisses qui lui servent de doigts. Il a l’air étrangement doux et bienveillant, tout à coup. Sans pouvoir s’en empêcher, elle tend la main et s’empare de l’objet. Il s’agit d’un bracelet, large, plat, un peu lourd, serti de pierres brillantes dont la couleur change selon l’inclinaison, elles font penser à des pierres volcaniques, le métal semble précieux, on dirait… de l’argent mais pourquoi un parfait inconnu lui offrirait-il un bracelet en argent ? Des motifs y sont gravés évoquant des hiéroglyphes. Le bracelet est beau, non, elle rectifie en l’observant de plus près, il est magnifique.

 

Inès a appris, lorsqu’elle était enfant, qu’il ne fallait rien accepter des étrangers, surtout pas des bonbons et qu’il ne fallait jamais suivre un étranger dans la rue. Lui a-t-on déjà conseillé de refuser un bijou offert par un inconnu ? Elle se sent bizarre, elle a du mal à réfléchir, tout à coup, on dirait que sa tête se vide peu à peu. Elle lève les yeux vers le colosse, le fixe, hébétée.

 

– Ce bracelet vous conduira là où vous souhaitez aller, dit l’homme.

 

Sa voix berce Inès. Elle se balance sur ses mots, ils l’emportent, elle oublie le lieu où elle se trouve, elle oublie ce qui s’est passé ce matin et qui pourtant a fait d’elle une autre personne, elle ne pense pas que cette phrase est stupide, que la vraie vie n’est pas un conte de fées et qu’elle n’est plus une petite fille.

 

– Passez-le à votre poignet et dites-lui où vous voulez aller.

 

Berceuse. Comptine. Enchantement. Elle veut aller… elle veut aller… elle veut juste être sur une plage de sable blanc, elle veut sentir les grains de sable sous ses pieds, se faufiler entre ses orteils, elle veut que le sable soit chaud, elle veut se rapprocher de l’eau à pas nonchalants, sentir que le sable devient humide au fur et à mesure qu’elle s’en rapproche, elle veut entendre le cri des mouettes, elle veut que l’eau soit transparente comme sur les photos des publicités qui la narguent dans le métro, elle veut être cette fille en maillot de bain qui fait la planche avec une grâce nonchalante, elle veut sentir une brise sur son visage et voir les vagues venir s’échouer à ses pieds, elle veut sentir cette odeur d’iode caractéristique, s’en emplir les narines, la humer comme un parfum…

 

 

 

 

 

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03/06/2017
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