Sandra Ganneval, l'autoédition, le choix de la liberté

Cultiver le mystère ou montrer son visage, quel est le meilleur choix à faire quand on est auteur indépendant ?


Narcisse, par Le Caravage (v. 1595)

 

Il y a quelques années, j’ai eu une conversation en message privé sur Facebook avec un auteur du nom de Luober (Erwan Bucklefeet, pour les intimes) : faut-il ou non se montrer quand on est un auteur ? Je défendais l’idée que je n’en voyais pas l’utilité, me référant à l’un de mes livres préférés, Eureka Street (si vous ne l’avez jamais lu et qu’il est dans votre bibliothèque, arrêtez la lecture de cet article et jetez-vous dessus !) disant que je n’avais jamais vu la tête de son auteur, Robert McLiam Wilson, que cela ne m’empêchait pas d’aimer son livre et que, d’ailleurs, je ne voyais pas la nécessité de découvrir son visage.

 

Luober m’a répondu que je changerais d’avis.

 

« Mais bien sûr ! » ai-je pensé avec ironie.

 

Je suis celle qui a déclaré un jour : « Je n’aurais jamais de téléphone portable. » parce que je trouvais que ceux qui utilisaient cet outil avaient l’air de cinglés, surtout avec leur kit mains libres. Quand j’ai vu que l’on faisait des trottinettes pour adultes, je me suis dit que jamais, au grand jamais, je ne m’abaisserais à en utiliser une, trop ridicule un adulte sur une trottinette !

 

Résultat des courses : j’ai un téléphone portable, je me déplace en trottinette et je montre ma tronche sur les réseaux sociaux.

 

Comment j’en suis arrivée là ?

 

Ça a commencé par une interview. Camille Mofidi, qui travaille chez Kobo Writing, Life m’a demandé tout naturellement une photo pour illustrer cette interwiew. J’ai trouvé déplacé de répondre par la négative. Heu, ben, non parce que…heu… parce que quoi, déjà ?

 

Avant de vous donner des arguments en faveur du fait de montrer son visage à des gens que l’on ne connaît pas vraiment, je vais vous expliquer pourquoi je ne montrais pas le mien sur le net.

 

1. J’ai eu une éducation qui favorisait le « Pour vivre heureux, vivons cachés ». Du coup, cela me paraissait évident de ne pas exposer ma bouille sur Internet.

 

2. Comme je l’ai déjà dit, j’aime la façon dont certains auteurs écrivent, leur physique, c’est la dernière chose qui m’intéresse.

 

3. Par timidité, ce qui rejoint la raison numéro 1.

 

Pourquoi j’ai décidé de me montrer ?

 

1. Pour éviter que l’on colle la photo de quelqu’un d’autre à un texte qui me concerne. Cela arrive parfois. Un petit malin ou une petite maligne décide de la tête que vous devriez avoir et poste une photo sur l’un de vos profils quand c’est possible. Cela m’est arrivé sur Babelio.

 

2. Parce que j’ai fait un gros travail sur moi-même et sur ce que cela signifiait profondément pour moi de ne pas vouloir me montrer. Avais-je honte de mon physique ? Qu’est-ce que je craignais en me montrant ? Dans mon cas, qu’est-ce que cela avait de si dangereux de laisser la possibilité de mettre un visage sur un pseudo ?

 

3. Si je me montre, cela peut encourager d’autres personnes qui n’osent pas franchir le pas pour des raisons identiques aux miennes, à se montrer, à oser afficher et affirmer leur présence.

 

4. Je me montre aussi pour une raison plus spécifique. Je me montre parce que je suis noire et qu’il n’y a pas tant d’auteur.e.s issu.e.s de la diversité que cela dans le secteur de l’autoédition comme dans celui de l’édition traditionnelle et j’ai réalisé que c’était dommage de demeurer en retrait même si cela se justifie puisque ce n’est pas mon « truc » de me mettre en avant.

 

Me dévoiler en plan fixe ne m’a pas suffi, il y a peu, j’ai décidé de m’afficher en mouvements. Une autre histoire qui rejoint la première.

 

Ne pas entendre sa voix filtrée par ses os et sa chair de l’intérieur est une expérience déroutante la première fois, on éprouve un sentiment d’étrangeté et je pense, qu’en général, on n’aime pas s’entendre.

 

Se voir en mouvement, c’est un peu le même genre d’expérience. Je est un autre a écrit Arthur Rimbaud. C’est totalement ça. Je deviens spectatrice de ma personne et cela me donne une conscience différente de ce je peux renvoyer aux autres avec tous les biais de jugement que cela implique. Cela peut être une expérience insupportable pour des personnes souffrant de troubles psychotiques.

 

Quand on est à peu près normal.e ou, du moins, suffisamment adapté.e pour donner le change, une fois que l’on s’est habitué.e à sa voix, à son visage mobile, à ses tics de langage, en gros, quand on a réussi à s’observer avec une certaine bienveillance et que l’on s’est convaincu.e que les quelques personnes qui nous regarderont ont de grandes chances de nous observer de la même façon, le pas est franchi, une bonne partie du travail est faite.

 

Pourquoi faire des vidéos quand on est un auteur indépendant ? À quoi ça sert ? Est-ce que ce n’est pas juste une satisfaction narcissique ? Est-ce que ça fait vendre des livres ? Est-ce que ça permet de se faire connaître ? Peut-être. Peut-être pas.

 

Se lancer uniquement pour ce genre de raisons n’a pas vraiment de sens.

 

Je crois qu’on le fait pour soi, d’abord, parce qu’au début, on n’est vraiment pas certain d’intéresser et j’en suis toujours plus ou moins là.

 

Je le fais comme une expérience qui m’apporte quelque chose. Quoi, exactement ? C’est difficile à dire mais, oser s’exposer comme ça d’une façon « contrôlée », quand ce n’est pas quelque chose que l’on ferait spontanément, enrichit. Sortir de sa zone de confort est formateur.

 

Je le fais par défi après m’être posée des questions sur mon physique, sur mon âge, sur mon élocution, et puis la question qui tue : « Mais tu te prends pour qui ? » Je me focalise sur le fait que peut-être, ce que je raconte va interpeller quelqu’un.

 

Ce que je trouve génial dans cette période que nous traversons, c’est que chacun peut prendre la parole et essayer de trouver des gens qui l’écoutent, qui sont sensibles à son message, créer sa tribu comme le dit le gourou du marketing Seth Godin. Je vous suggère de jeter un œil au résumé de son livre Tribu paru sur le site  Des livres pour changer de vie.

 

Vous allez me dire, oui, mais c’est la cacophonie, tout le monde créé sa chaîne, des gamins, la plupart du temps, qui n’ont rien à dire d’intelligent, des gamines qui passent leur vie à se maquiller, YouTube, c’est malsain, ça pousse les gens à se mettre en scène et, parfois, à des comportements extrêmes…

 

Ok. Ok. J’entends tout ça. Mais YouTube est un média et en ce sens, il permet de transmettre. Du bon comme du mauvais, de l’utile comme de l’inutile (une question de point de vue). Mais c’est aussi le cas de la télévision, c’est aussi le cas des journaux et des magazines, c’est même le cas (tenez-vous bien ! Clin d'œil) des vraies discussions avec des vraies personnes (si, si, cela se pratique encore). Avec YouTube, cependant, ce ne sont plus quelques personnes qui décident de ce dont le public (ah ! le public, vaste terme qui favorise l’anonymat) va s’abreuver à un instant T. Le public, c'est-à-dire des gens comme vous et moi font le choix de ce qu’ils regardent sur YouTube. Certes, cela peut signifier regarder et écouter un gars (c’est majoritairement des garçons qui font ce genre de truc) en train de jouer à un jeu vidéo. Mais, ce gars, aussi étrange que je trouve sa vidéo et ceux qui la regardent (« Mais Maman, pourquoi tu critiques tout le temps ce que je regarde ! ») a quand même créé son propre contenu.

 

Qu’est-ce que ça apporte au monde cette création de contenus originaux ?

 

Je trouve que cela offre une incroyable liberté d’expression et une incroyable liberté de choix. On peut choisir ce que l’on regarde et qui on regarde. On peut taper un centre d’intérêt dans la barre de recherche, découvrir le menu et se servir. Et il y a de grandes chances que ce menu soit diversifié. Si vous tapez « autoéditon », vous aurez à la fois des émissions réalisées par des professionnels sur le sujet et des vidéos réalisées par des amateurs. Vous aurez donc la possibilité d’écouter différents sons de cloche et de vous faire votre propre opinion.  

 

Je pense que YouTube est en train de modifier notre rapport à l’image de manière radicale. Il met en exergue l’idée que chacun peut avoir son moment de gloire, que chacun peut avoir ses fans. Je ne vais pas entrer dans le débat financier, ce n’est pas mon propos. Pour certains, effectivement, il fonctionne comme un miroir aux alouettes. Mais oublions ces histoires d’argent et voyons l’espace de parole que cela offre. Je peux parler et espérer être écouté.e. Est-ce narcissique ? Parfois. Mais pas toujours.

 

Je peux partager mes réflexions, mon univers d’auteur, raconter ma vie ou pas.

 

Le champ de liberté est vaste.

 

Je peux parler sans être interrompue, formuler ma pensée jusqu’au bout.

 

Quand j’écoute quelqu’un dérouler le fil de sa pensée dans une vidéo qu’il a postée sur YouTube, je pense à cette émission de  Daniel Schneiderman à laquelle Pierre Bourdieu avait participé. Le sujet en était la façon dont les journalistes à la télévision imposent par des codes, dont ils ont à peine conscience, aux personnes qu'ils interrogent, de s’exprimer d’une certaine façon, pénalisant ceux qui ne sont pas rodés en la matière et favorisant les autres. Le sociologue évoque, entre autres, les interruptions (coupure de la parole, pages de pub) et la nécessité d’aller vite.

 

 


 

Cher, chère auteur.e indépendant.e qui rêve de créer ta chaîne YouTube, je te promets que, si tu te lances dans cette aventure, tu pourras aller au bout de ta pensée, bafouiller, chercher tes mots, tu ne seras pas interrompu dans le déroulé de ta parole du moins, lorsque tu tourneras ta vidéo, quand elle sera visionnée, si elle l’est, les chances que l’on te regarde jusqu’au bout ne sont pas garanties, cependant.

 

Pour aborder de manière plus concrète la question de l'auteur et de l’utilisation qu’il peut faire de YouTube, je posterai très bientôt les interviews de Morgane Tryde et Rebecca Monnery, l’une publiée par deux maisons d’édition, l’autre autoéditée, elles ont choisi ce média pour se faire connaître. Et elles se débrouillent plutôt bien.

 

Merci de votre visite.

 

 

Si vous être pris d'une folle envie de partager cet article, je vous autorise à le faire Clin d'œil

 

 

 

Sandra Ganneval, écrivain indépendant

 

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26/07/2018
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