Sandra Ganneval, l'autoédition, le choix de la liberté

"Le racisme est un problème de Blancs", Reni Eddo-Lodge, 2018

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« Le premier novembre 2008, lors d’un évènement célébrant le cinquantième anniversaire de l’Institute of Race Relations, Ambalavaner Sivanandan a déclaré : « Si nous sommes ici, c’est parce que vous étiez là-bas. » C’est devenu une phrase d’anthologie pour les Noirs britanniques. »

 

https://en.wikipedia.org/wiki/Ambalavaner_Sivanandan

 

Je viens de terminer un livre dont le titre original est « Why I’m no longer talking to white people about racism » soit « Pourquoi je ne parlerai plus de racisme avec les Blancs » traduit par l’éditeur français par « Le racisme est un problème de Blancs ». Aménagement du titre que je trouve bien maladroit étant donné que dès les premières lignes l’autrice explique pourquoi elle a tenu à donner ce titre à son livre.

 

Pour moi, cet essai fait écho à la polémique qui a agité le monde culturel français il y a quelques semaines. Je vous rappelle les faits : une pièce de théâtre de l’auteur grec Eschyle devait être jouée à la Sorbonne le mardi 25 mars 2019. Cette pièce avait déjà été jouée l’année précédente et des spectateurs avaient exprimé leur gêne face à des actrices blanches grimées (c'est-à-dire maquillées) en noires pour interpréter des personnages noirs. Ce mardi-là, des étudiants ont appelé au boycott et la pièce n’a pu être jouée.

 

https://www.lesinrocks.com/2019/03/27/societe/societe/la-sorbonne-une-piece-de-theatre-accusee-de-blackface-annulee/

 

Face à cela, beaucoup ont crié à l’inculture, à la bêtise, à l’incompréhension, au politiquement correct qui fait soi-disant loi désormais, au fait de voir du racisme là où il n’y en a pas.

 

Incompréhension totale.

 

Les uns essaient d’expliquer aux autres leur ressenti et les autres ne comprennent pas qu’ils puissent se sentir agressés.

 

https://www.marianne.net/societe/accusee-de-blackface-une-piece-d-eschyle-bloquee-par-des-militants-antiracistes-la-sorbonne

 

Les détracteur de cette représentation de personnages noirs font référence à une pratique courante durant la période esclavagiste aux Etats-Unis et durant la ségrégation, celle de Blancs se grimant en Noirs pour se moquer de ces derniers, les ridiculiser. Dans les films américains, pendant des décennies, ce sont des acteurs blancs maquillés qui ont joué le rôle de personnages noirs de manière caricaturale.

 

https://faispasgenre.com/2011/07/les-noirs-dans-le-cinema-americain-des-debuts-du-cinema-aux-annees-1930/

 


Comme chaque fois que des évènements de la sorte se produisent, des personnes se sont déchaînées sur la toile, analysant l’évènement en fonction de leur filtre, parfois de manière violente et raciste, franchement ou insidieusement.

 

Ce qui s’est passé en France aurait pu se passer en Angleterre et donner lieu au même genre de polémique.

 

Ce livre « Why I’m no longer talking to white people about racism », écrit par une jeune femme noire née et vivant en Grande-Bretagne, pourrait avoir été écrit par une jeune femme noire née et vivant en France.

 

J’ai toujours cru que l’Angleterre avait été plus douée que la France en matière d’abolitionnisme et pour mettre fin au colonialisme.

 

L’empire colonial anglais s’est étendu sur une bonne partie du monde que ce soit en Afrique, en Asie, en Amérique du Nord, aux Antilles, en Europe, en Océanie, ce qui explique que l’anglais soit l’une des langues les plus parlées au monde.

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Empire_colonial#Empire_colonial_britannique

 

Je m’aperçois qu’en cultivant cette croyance, je m’étais fiée à des on dit, que je n’avais pas cherché à savoir. J’écoutais les gens qui disaient qu’un Noir avait plus de chance de « réussir » en Angleterre qu’en France, que le pays était plus ouvert, qu’on recrutait les gens sur leurs compétences et pas sur leur apparence ou leur nom de famille.

 

Eh bien, je me suis trompée, comme en France, le racisme est très présent en Angleterre et comme en France, de manière insidieuse, l’autrice parle de racisme institutionnel, de racisme structurel.

 

http://www.etatdexception.net/que-revele-laffirmation-pas-tous-les-blancs/

 

Reni Eddo-Lodge a décidé qu’elle ne parlerait plus de racisme avec les Blancs et de le faire savoir sur son blog. Son article est devenu viral.

 

http://renieddolodge.co.uk/why-im-no-longer-talking-to-white-people-about-race/

https://www.lepoint.fr/societe/reni-eddo-lodge-l-antiraciste-qui-bouscule-l-angleterre-07-12-2018-2277329_23.php

 

Elle est journaliste, issue de la classe moyenne. Son article est né d’un ras-le-bol, elle en a eu marre d’essayer de faire comprendre son point de vue de Noire à des personnes blanches qui n’étaient, au fond, pas disposées à l’écouter, marre de tenter de leur faire comprendre son ressenti, marre de recevoir toujours les mêmes arguments en retour, marre de devoir se justifier plutôt que d’expliquer, elle a décidé qu’elle ne parlerait plus de racisme avec les Blancs… qui n’étaient pas prêts à l’écouter.

 


 

Quand j’entends, quand je lis les réactions violentes à ce qui s’est passé à la Sorbonne, je me dis que nous sommes dans le même cas de figure. Des personnes noires ont trouvé dégradante la façon dont elles étaient représentées, certaines personnes leur ont répondu : en fait, si vous ne comprenez pas que c’est de la culture, que c’est de l’art, c’est que vous êtes incultes, idiots et vous-mêmes racistes.

 

Apparemment, dans la tradition du théâtre antique grecque, les acteurs étaient toujours des hommes et portaient des masques plutôt que du maquillage. S’interroger sur ce type de pratiques à la lumière du 21ème siècle ne me paraît pas une hérésie.

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9%C3%A2tre_grec_antique

 

Dans la première partie de son livre, Reni Eddo Lodge analyse l’histoire esclavagiste et coloniale de la Grande-Bretagne, l’arrivée des premiers Noirs sur le territoire anglais, la façon dont ils y ont été accueillis.

 

Elle évoque le traitement fait par les Britanniques des populations indigènes « invitées » à se battre au temps de la première guerre mondiale, des centaines d’Indiens puis des centaines d’Antillais. Tous également maltraités puisque venus en plein hiver sans que l’on ait même songé à leur fournir des vêtements adaptés et beaucoup mourant de… l’exposition au froid.

 

Le territoire britannique a été le lieu de nombreuses émeutes raciales suite à des exactions contre les Noirs

 

Malgré les services rendus à la mère patrie, les Noirs n’étaient pas les bienvenus.

 

Quel intérêt de lire ce genre de livres, me direz-vous peut-être ? Est-ce qu’ils n’enfoncent pas des portes ouvertes ? Le racisme, on sait que cela existe. Écrire sur le racisme, est-ce que ça fait avancer les choses ?

 

Oui, car on a besoin de parler du racisme en Angleterre, en France et dans tous les pays du monde, d’ailleurs, pas seulement dans ceux où il est le plus transparent.

 

Quand on aborde le thème du racisme, que l’on en parle de manière calme et sereine, sans que l’un ou l’autre ait recours à l’argument de la victimisation dans une attitude défensive, on s’aperçoit que l’on en arrive à parler d’éducation, de logement, d’emploi, de politique, d’art, de culture, de beauté, de représentativité, d’égalité, d’invisibilité, de justice...

 

Le racisme est comme le bout de laine qui dépasse d’un pull, quand on tire dessus, tout vient avec.

 

Nous avons besoin d’en parler tous les jours pour en comprendre les mécanismes et pour les déconstruire.

 

Nous avons besoin de mettre des mots sur le vide.

 

Nous avons besoin de nous emparer de cet espace afin d’en redéfinir les codes, afin que le racisme ne soit plus un thème de campagne électorale ou un défouloir sur le net et ailleurs pour des gens qui cherchent des boucs émissaires à leurs problèmes sociaux ou autres.

 

Le vide, c’est celui auquel est confronté la personne qui se fait agresser non pas tant par des propos racistes que par un racisme structurel, le racisme du quotidien, et qui finit par le trouver « normal » car, elle s’est habituée à ne pas le mettre en mots, à ne pas le parler, à ne pas le remettre en question même si, parfois, la colère gronde et qu’elle ne sait trop quoi en faire.

 

Il faudrait le remettre en question à chaque fois, inlassablement, même quand cela paraît inutile, perdu d’avance, même quand on se dit que l’autre, en face, va nous retourner le cerveau et jouer au petit jeu du racisme anti blanc.

 

Quand j’entends le Président du Cran (Conseil Représentatif des Associations Noires) demander réparation de l’esclavage, j’ai une sorte de premier mouvement d’ébahissement, mais comment ose-t-il ? Après tout, c’est du passé. Est-ce que cela en vaut la peine ? Après tout, quel intérêt aujourd’hui de pointer que les esclaves français n’ont rien eu au moment de l’abolition, que ce sont les maîtres qui ont été dédommagés et que les affranchis n’ont eu d’autre choix que de retourner travailler chez leurs anciens maîtres ?

 

http://www.une-autre-histoire.org/lindemnisation-des-esclavagistes-francais/

 

Et puis, je me dis qu’il a raison, qu’il faut faire ce genre de démarche et que si l’on cesse de se braquer contre cette idée de réparation et de la voir comme un éternel jeu entre victime et bourreau, que l’on écoute le discours qu’il y a derrière, elle prend sens.

 

Elle nous fait nous retourner sur le passé du pays dans lequel nous vivons, sur la façon dont il s’est construit, sur les choix politique qui ont été faits année après année et qui font que les descendants des colonisés, les descendants des esclaves sont souvent davantage considérés comme des citoyens à part que comme des citoyens français à part entière par les descendants des esclavagistes, par les descendants des colons.

 

http://www.leparisien.fr/politique/esclavage-le-cran-demande-reparation-a-des-banques-et-familles-bordelaises-10-05-2014-3830443.php

 

De même que l’on sait qu’un individu se construit sur son expérience, un pays se construit également sur ses expériences, expériences qui sont menées par des hommes. Nous sommes le fruit de notre passé dans cette France où tant de cultures se sont mélangées et continuent à s’entremêler.

 

Je ne peux pas oublier d’où je viens et que si à un moment de son histoire, l’Etat Français n’avait pas décidé de partir à la conquête du monde, de coloniser l’île de la Martinique entre autres, d’éliminer peu à peu ses habitants natifs, les Indiens Caraïbes, de ramener des esclaves noirs d’Afrique pour les faire travailler sur des plantations afin de cultiver l’or que représentait le sucre à ce moment-là, je ne serais pas, aujourd’hui, ici, en France, gérant ce passé au quotidien, ayant subi et subissant encore parfois ce racisme insidieux, à l’école, à la fac, lorsque j’étais en stage, lorsque je cherchais du travail, lorsque je recherchais un logement.

 

Le racisme est un vrai problème en France. Il se pose à tous les niveaux quand on veut bien le regarder.

 

Avec le recul, moi qui n’ai jamais été une militante, qui n’ai jamais participé à aucun mouvement, je pense que je réagissais aux violences insidieuses qui m’étaient faites comme je le pouvais mais que je n’avais pas forcément le réflexe de mutualiser et de comparer mon vécu avec un grand nombre.

 

Aujourd’hui, avec l’avènement d’Internet, il est plus facile de percevoir des échos et de comprendre que l’on est loin d’être marginal.e dans son vécu, dans son ressenti, il est plus difficile de se dire que l’on se raconte des histoires, que l’on exagère, que l’on peut très bien faire avec.

 

J’aimerais bien écrire un jour un essai du genre de celui de Reni Eddo Lodge mais ça s’intitulerait plutôt « Pourquoi je vais continuer de parler du racisme avec les Blancs. », et avec tous ceux qui sont prêts à écouter et à être écoutés, avec sérénité, quelle que soit la couleur de leur peau.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



11/04/2019
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