Sandra Ganneval, l'autoédition, le choix de la liberté

La téléportation est un sport de combat, chapitre 8


 

 

Inès sonne. Deux appuis longs. Ensuite, elle frappe, dans la foulée, elle tambourine du poing et très vite, des deux sur la porte blindée.

 

 

– Mais tu es cinglée de frapper comme ça, tu vas réveiller tout l’immeuble !

 

– C’est la troisième fois que tu me fais le coup, ce mois-ci, Émeline ! dit Inès en la bousculant pour entrer dans l’appartement qui est disposé quasiment à l’identique du sien.

 

 

Mais, il est plus grand, comprenant deux chambres au lieu d’une. Autre détail non sans importance, la décoration. L’appartement d’Inès est d’une effrayante neutralité, bien qu’elle y ait emménagé il y a plus de deux ans, des cartons traînent encore ici et là. Celui d’Émeline aurait presque trop de personnalité avec les nombreux souvenirs de voyages exposés, les meubles design qu’elle n’a pas fini de payer, l’équipement multimédia dernier cri. Émeline est convaincue qu’elle mérite le meilleur, ce en quoi elle n’a pas forcément tort mais qui implique une relation très suivie avec son banquier et un harcèlement fréquent de son ex mari dès qu’il a un retard dans le paiement de la pension alimentaire.

 

 

– Où est-il ?

 

 

Ce weekend, Lilou est chez son père. Inès remarque alors la tenue d’Émeline et sa gêne. Son amie porte une nuisette des plus sexys, a les joues en feu et les yeux brillants. Elle possède une impressionnante collection de dessous affriolants dont Inès se demande si elle aura le temps de les porter tous avant que ses seins ne commencent à faire la course jusqu’à son nombril.

 

 

– Houps ! Je te dérange.

 

 

Sa colère est retombée. Elle chuchote :

 

 

– C’est... ?

 

– Oui, c’est lui !

 

 

Lui, c’est Yvan, un interne sur lequel Émeline a des vues depuis quelques mois déjà et sur lequel Inès a bavé tant elle lui en a dressé un portrait séduisant.

 

 

– Génial ! Enfin ! Mince, je l’ai réveillé ?

 

– Non, non…

 

– Ah, la nuit a été chaude, tu l’as épuisé, on dirait. Finies, les toiles d’araignées, félicitations, petite coquine !

 

 

Elles gloussent mais, Inès se reprend très vite :

 

 

– Émeline, tu exagères, tu devais me rendre le bracelet, il y a trois jours. On avait bien dit qu’on se le partageait, une semaine pour toi, une semaine pour moi. On était d’accord. Tu sais que tu as de la chance que j’accepte ce deal. Je connais plein de gens qui ne prêtent pas leur bracelet. Ils l’enferment dans un coffre à la banque, même.

 

 

Tu es une grande privilégiée et tu ne t’en rends même plus compte. Déjà que ce que tu en fais n’est pas très catholique…

 

 

– Qu’est-ce que tu entends par là ?

 

– … et que je le tolère. Mais, c’est fini. Désormais, les vigiles, à l’entrée des magasins, sont autorisés à fouiller les clients pour vérifier qu’ils ne détiennent pas un « télépode ». Le nombre de vols a augmenté de 70% ce dernier mois, plus particulièrement les vols de nourriture et de vêtements. Je pense que tu y es pour quelque chose.

 

– Je ne vois absolument pas ce que tu veux dire.

 

– Ah, oui ?

 

 

La prenant par surprise, Inès plonge vers sa nuque et lit le nom de la marque de la nuisette. Elle en déduit le prix et en conclut qu’il est loin d’être dans son budget.

 

 

Elles se jaugent du regard. Émeline la défie, les poings sur les hanches, le menton levé, une véritable Amazone. Pas mal, dans cette tenue, reconnaît Inès, envieuse. Deux années d’abstinence, cela commence à faire long. Il faudrait vraiment qu’elle tourne la page et se mette à faire des rencontres. Il n’a fallu à Émeline « que » six mois de séparation pour entamer une nouvelle histoire ; avec Yvan, elle prend son envol pour sa troisième aventure depuis qu’elle a quitté Mika le radin.

 

 

Mais, pour le moment, Inès doit s’occuper de son avenir professionnel et l’arrivée inopinée du bracelet dans sa vie lui ouvre des perspectives jusque là inimaginables. Il faut juste qu’elle parvienne à le récupérer.

 

 

– Inès, tu as changé.

 

 

Ça y est, elle va me la jouer en mode je te culpabilise. Oui, j’ai changé, et heureusement, je ne me laisse plus manipuler, c’est fini.

 

Combien de fois a-t-elle accepté de garder Lilou à la dernière minute afin que Miss prêt-à-porter puisse prendre du bon temps ? Des dizaines de fois. Non pas que cela l’ait jamais dérangé. Lilou lui a tout de suite plu, dès leur première rencontre dans le hall de l’immeuble, à tel point, que sans qu’elle le réclame, la petite lui a fait la bise, spontanément. Lorsque sa mère s’est étonnée de son comportement, elle a affirmé sur un ton sérieux : « C’est parce qu’elle est très gentille et qu’elle est triste ». Émeline qui se fie au jugement de sa fille lorsqu’il s’agit d’évaluer la bienveillance d’un adulte, n’a pas hésité le jour où, pour la seconde fois de la semaine, sa baby-sitter lui a fait faux bond, elle a sonné à la porte d’Inès et lui a demandé si elle était d’accord pour la dépanner et, si cela l’intéresserait de lui garder sa fille quelques heures par semaines moyennant finance, bien sûr et éventuellement, si cela se passait bien, quelques nuits par mois. Inès, avec ses horaires de bureau et son salaire mal négocié lors de son entretien d’embauche avait dit « oui », tout de suite, sans réfléchir.

 

 

Inès n’était pas un morceau facile. Il a fallu plusieurs mois pour qu’elle ose se confier sur son mariage et livrer quelques bouts de son existence. Émeline est du genre bavard, ce que sa propre fille lui fait parfois remarquer « Maman, tu parles trop ! Tu m’exploses la tête ! »

 

 

Jusqu’ici, les deux femmes se complétaient. L’une écoutait, l’autre parlait, sans forcément se rendre compte du silence de la première, ce qu’elle se reprochait, après coup.

 

 

Inès n’écoute plus.

 

 

Elle passe une main dans son impressionnante chevelure avant d’adopter la même posture qu’Émeline.

 

 

– Je veux mon bracelet, tout de suite. J’en ai besoin. Et tu ne pourras pas l’avoir la semaine prochaine, d’ailleurs, tu ne pourras pas l’avoir pendant un certain temps.

 

– Ah, oui ?

 

– Oui !

 

 

Avant qu’Émeline n’ait le temps de réagir, Inès bondit, attrape le bijou qu’elle vient de repérer, négligemment posé sur une commode, près d’une statue africaine, et, en courant, elle quitte l’appartement.

 

 

 

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09/06/2017
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