Sandra Ganneval, l'autoédition, le choix de la liberté

La téléportation est un sport de combat, chapitre 4

 


 

Quand la sonnerie retentit, Inès est assise, enfoncée dans un fauteuil de son salon et elle boit. Inès est peu portée sur la boisson. Les rares fois où elle reçoit du monde, ses invités ramènent leur boisson alcoolisée. C’est ainsi qu’Émeline, sa voisine et amie du quatrième, a insisté pour lui laisser une bouteille de Martini. C’est le breuvage qu’Inès est en train d’écluser.

 

Le bracelet est posé sur la table basse en verre et acier. L’ensemble est harmonieux mais Inès n’y voit qu’une nuance inquiétante.

 

Pourquoi son nom figure-t-il sur ce bracelet ? Qu’a-t-elle à voir avec ce type qui l’a accostée quelques heures plus tôt ? Que s’est-il passé ? Pourquoi ses vêtements abandonnés dans le lavabo sont-ils trempés d’eau de mer ? C’est vrai. Elle n’a cessé de le vérifier encore et encore. D’ailleurs, il lui suffit de pénétrer dans la salle de bain pour que l’odeur marine assaille ses narines, le daim de ses chaussures s’en est imprégné.

 

Comment un esprit terre à terre comme le sien pourrait-il vivre une expérience pareille sans être au bord de vaciller ?

 

Que le bracelet soit magique, c’est déjà un affront à sa logique, mais que son nom y soit gravé… Ses cheveux se sont dressés sur sa tête, une nappe de froid glacial s’est déposée sur sa peau érigeant ses pores un à un, cela ne pouvait plus s’appeler de la chair de poule, sa peau était hérissée de piquants et pourtant, elle était incapable de lâcher le bijou. Elle avait dû se faire violence pour le laisser tomber.

 

Elle s’était glissée dans la baignoire sans tirer le rideau, aux aguets, s’était douchée rapidement, avait enfilé son peignoir avant de se pencher vers l’objet, elle s’était sentie obligée de le ramasser, obligée, son estomac s’était un peu soulevé et elle avait éprouvé le besoin de voir d’autres êtres humains, de leur parler mais, il fallait d’abord qu’elle soit en état de prononcer deux phrases cohérentes.

 

Elle avait alors pensé que l’alcool était la solution. Il allait l’aider à faire baisser la pression.

 

Inès se lève, s’arrache à sa contemplation hypnotique. On dirait qu’un fil la relie au bijou et qu’elle vient de le rompre avec toute la force de sa volonté. Elle tangue vers la porte.

 

– Bon anniv… Ouahou !

 

Le « Ouahou ! » n’est pas un « Ouahou ! » d’enthousiasme, c’est une exclamation inquiète qui veut dire « Mais qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui t’arrive ? Je ne t’ai jamais vue comme ça. » Émeline, la voisine d’Inès se demande si elle est à la bonne adresse, devant la bonne personne.

 

Inès se retient au chambranle.

 

– Tu es b… bourrée, c’est le mot qui vient spontanément à Émeline et puis, elle se dit que ce n’est pas l’expression idéale en présence de Lilou.

 

Lilou a cinq ans et se fera un plaisir de la réutiliser, surtout si elle l’entend de la bouche de sa mère, sur cette fréquence subtile qui indique que ce n’est pas un joli terme, qu’il faut l’éviter, les parents sont forts pour faire sentir ce genre de nuances. En attendant, Lilou ne s’est rendu compte de rien, elle entre dans l’appartement, prend ses quartiers sur le tapis, le meilleur endroit pour dessiner, selon elle.

 

Allongée à plat ventre, elle sort ses feutres de leur trousse, ouvre son livre de coloriages et se met à l’ouvrage en chantonnant « Joyeux anniversaire ».

 

Inès adore Lilou. Elle lui achète tous les jours un petit quelque chose, bonbon, gâteau, livre, jouet, vêtement, des petits riens qu’Émeline lui reproche trouvant qu’elle n’a pas à la gâter comme cela. Mais, Lilou s’y est habituée. Et elle s’est aussi habituée au petit rituel qui veut qu’elle attende le départ de sa mère pour demander avec un grand sourire et les yeux brillants : « Qu’est-ce que tu m’as acheté ? » Quoique ce soit, elle est ravie. C’est ce qu’Inès apprécie le plus chez cette enfant, sa capacité à être heureuse.

 

Émeline attrape son amie par le bras, ferme la porte d’entrée d’un coup de talon, laisse tomber le sac contenant le cadeau d’anniversaire d’Inès, enveloppé dans un papier de soie et l’entraîne vers la chambre. Au passage, sans pouvoir s’en empêcher, Inès se penche, au risque de tomber, pour attraper le bracelet. Elle le saisit in extremis tandis que la petite lève les yeux vers elles, intriguée.

 

– Je dois discuter avec Inès quelques minutes, ma chérie, tu me fais une belle licorne, ok ?

 

– Non, je vais faire un chat-loup, réplique-t-elle avec son esprit de contradiction légendaire, en changeant de feuille.

 

– Inès, t’es bourrée ! J’hallucine ! Qu’est-ce qui t’arrive ? Il faut que j’aille bosser, tu dois me garder Lilou, ce soir, tu te souviens ?

 

Émeline tente de contrôler le volume de sa voix mais la colère gronde, prête à exploser et à faire des dégâts collatéraux, comme la lave jaillissant d’un volcan.

 

– J’ai-j’ai-j’ai bu… ddddeux verres !

 

Inès prend un air désolé puis éclate de rire.

 

– Deux verres ! Mais ça fait presque deux ans qu’on se connaît et je ne t’ai jamais vu boire une goutte d’alcool. Deux verres ! Mais c’est comme si tu avais vidé la bouteille ! Qu’est-ce qui t’arrive ?

 

Inès se laisse tomber sur le lit laissant son peignoir s’entrouvrir avec une impudeur qu’Émeline ne lui connaît pas, rien à voir avec la jeune femme stricte qu’elle a si souvent envie de secouer pour qu’elle se lâche un peu. À un autre moment, cela lui aurait fait plaisir de se dire qu’Inès abandonnait enfin sa réserve habituelle.

 

Inès se redresse brusquement, attrape la main d’Émeline et la serre de toutes ses forces.

 

– Ça y est, je suis devenue folle… comme ma tante, je t’en ai déjà parlé ? Celle qui s’est mise à compter les graines de lentilles dans son assiette. Les graines de lentilles cuites.

 

Des questions tournent dans la tête d’Émeline : laisser sa fille à une poivrote est-il un acte réprimé par la loi ? Elle pourrait… donner à Lilou une demi cuillère d’Atarax et la laisser endormie, près d’Inès en train du cuver. Elle se gratte la tête, trépigne. Comment Inès peut-elle lui faire une chose pareille ? Elle n’en a pas le droit. Comment est-ce possible ? Inès est si fiable, si ponctuelle. Elle n’a pas le temps de trouver une autre baby-sitter, elle n’en a pas le temps ! Il faut qu’elle soit dans le métro dans dix minutes, un quart d’heure maximum si elle ne veut pas être en retard pour sa garde.

 

– Tu vas être en retard au boulot, à cause de moi, dit Inès, dans un sursaut de lucidité, des sanglots dans la voix. À cause de ça !

 

Elle brandit le bracelet sous le nez d’Émeline. Machinalement, Émeline le prend, enfin veut le prendre mais, Inès le tient fermement. Son amie finit par relâcher sa prise et Inès retombe sur le lit.

 

– C’est un bracelet magique, glousse-t-elle. Oui, oui, un bracelet magique. Mon bracelet magique, dit-elle en montrant l’inscription.

 

Désespérée, se creusant les méninges pour trouver une solution, Émeline entraperçoit le nom gravé. Elle se fait vaguement la réflexion que c’est un bel objet, qu’il doit valoir une petite fortune et qu’elle aimerait bien qu’Inès le lui prête un de ces quatre si, bien sûr, après ce qu’elle est en train de lui faire comme vacherie, elle arrive à lui pardonner et qu’elles demeurent amies.

 

Le café. La seule solution, c’est le café. Elle va en préparer un extra fort et le lui injecter en intraveineuse, ainsi elle pourra s’occuper de Lilou.

 

– Je vais te préparer du café. Après tu auras les idées plus claires. Tu vas dessouler, d’accord ? Ça va aller, dis-moi que ça va aller.

 

– C’est un bracelet magique, c’est mon bracelet magique. Je te jure. Tu vas voir.

 

Inès enfile le bracelet.

 

– Cuisine, je veux être dans ma cuisine.

 

Et elle disparaît.

 

Émeline a l’impression que tous ses organes se liquéfient dans sa poitrine, dans son ventre, qu’elle va mourir. Inès était là devant elle, affalée sur son lit, elle se désespérait de son haleine alcoolisée, elle avait envie de la secouer jusqu’à entendre ses dents s’entrechoquer, elle ressentait de la colère, de la haine même et voici qu’Inès n’est plus là, elle s’est évaporée. Les yeux d’Émeline tentent de sortir de sa tête mais ils n’y arrivent pas, elle a envie de hurler et si elle ne le fait pas, c’est parce que le son est bloqué dans sa gorge, ses cordes vocales sont paralysées par la terreur.

 

C’est alors qu’Inès réapparaît, exactement à la même place.

 

Émeline fait deux pas en arrière, continue à reculer, elle tremble, elle a l’impression d’avoir été jetée dans un shaker géant qu’un barman gigantesque est en train d’agiter. Elle est en plein film d’horreur. Inès va se mettre à lui parler avec une voix monstrueuse, lui vomir dessus une gelée verdâtre puante, sa tête va tourner comme celle d’une poupée, c’est sûr et certain, il faut qu’elle sorte d’ici en emportant sa fille avant que ce démon ne les…

 

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05/06/2017
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