Sandra Ganneval, l'autoédition, le choix de la liberté

La téléportation est un sport de combat, chapitre 3

 


 

Quelqu’un a crié. Une femme.

 

 

Mes chaussures sont mouillées.

 

Mes chaussures sont mouillées.

 

Et fichues.

 

Du daim, elle ne les met que lorsqu’il fait beau.

 

 

Elle regarde ses pieds.

 

 

Oh, mon Dieu !

 

De surprise, elle glisse et tombe dans l’eau tout habillée, sur les fesses. L’eau, l’eau de mer, réelle. Elle patauge dans l’eau tout habillée, avec son imper, avec son sac à main, dans une eau transparente comme elle l’a demandée, si elle se retourne, elle verra la plage de sable blanc. Si elle est attentive, elle verra la surprise ou la terreur affichée sur le visage des gens qui l’entourent.

 

 

Il y a quelques secondes, cette femme étrange n’était pas là à se baigner tout habillée, ils en sont sûrs, certitude vite effacée, remplacée par le doute car l’esprit humain n’aime pas que ses sens le trahissent. Si, elle était là, bien sûr qu’elle était là, se disent-ils même s’ils se tiennent à l’écart.

 

 

Quelque chose ne tourne pas rond mais cela dépasse tellement l’entendement qu’il vaut mieux ne pas s’y attarder. Ceux qui n’étaient pas occupés à bronzer ou à nager se questionnent du regard. Quelqu’un avouera-t-il l’avoir vue apparaître comme par magie ? Oui, cette femme qui a hurlé lorsqu’Inès a surgi du néant. Mais, il n’y aura que cette enfant pour se diriger vers elle et s’exclamer, les yeux plein d’étoiles :

 

 

– Ouah ! Tu es une magicienne !

 

 

Inès tourne la tête vers le petit bout à l’accent créole, lui lance un regard ahuri, elle demeure assise dans l’eau, sous le choc, perdue dans sa contemplation, stupéfaite que son souhait soit devenu une réalité, désarçonnée par ses sensations. Elle n’est plus sûre de rien. Malgré l’intensité de ce qu’elle éprouve, la réalité des faits, leur tangibilité, ce qui lui arrive est impossible, scientifiquement impossible, elle est soit en train de rêver, soit en train d’halluciner. Une petite main ferme la saisit et secoue son poignet, elle sursaute et se convainc qu’elle ne rêve pas, elle a bel et bien été transportée aux Antilles françaises, elle ne sait comment, sous les cocotiers, sur une plage de sable blanc.

 

 

La gamine insiste :

 

 

– Madame, t’es une fée ou une sorcière ?

 

 

Inès se noie dans les yeux de l’enfant comme elle s’est noyée dans ceux de l’homme peu de temps auparavant. Des yeux qui attendent d’elle une réponse, une réponse qui expliquerait l’inexplicable. Caressé par la lumière du soleil, le bracelet miroite à son poignet, attirant son attention de manière irrésistible.

 

 

– Adélaïde, viens ici, tout de suite, hurle une voix et Inès s’aperçoit que ce n’est pas la première fois que l’enfant est réclamée ainsi.

 

 

Une voix pleine de terreur.

 

 

Une sorcière ? Une fée ? Non, ni une sorcière, ni une fée. Mais il y a de la magie derrière tout cela, sinon quoi d’autre ?

 

 

– Est-ce que tu es une fée ? insiste l’enfant alors que sa mère vient la sortir de l’eau, l’emportant à toute allure sous son bras.

 

 

Le bracelet, c’est le bracelet. Non, ce n’est pas possible que ce soit le bracelet. Assise dans l’eau transparente, Inès tend le bras vers le ciel, se fichant d’être à moitié trempée, se fichant de ses chaussures abimées, un de ses rares coups de folie, des centaines d’euros évaporés. Qu’est-ce qu’il a dit déjà, ce type à l’air bizarre, cette montagne au regard ensorcelant ?

 

 

– Ce bracelet vous conduira où vous souhaitez aller.

 

 

Aussitôt, c’est l’image de sa salle de bains qui lui vient à l’esprit. Elle veut quitter cet endroit, pas parce qu’elle s’y sent mal mais plutôt parce qu’elle a envie de savoir si ce qu’il a dit est vrai. De le vérifier. Mais tu l’as déjà vérifié ! s’exaspère une petite voix dans sa tête.

 

 

Oui, bien sûr mais elle doit encore le vérifier.

 

 

Alors elle murmure qu’elle veut être chez elle, dans sa salle de bains, dans un lieu protecteur afin de pouvoir réfléchir à ce qui s’est passé, à ce qui est en train de se passer. Non sans cesser de se demander si tout cela est bien réel. Bon Dieu, oui, c’est foutrement réel ! Elle sent le soleil sur sa peau, l’eau dans laquelle elle patauge doit être à vingt cinq degrés… et…

 

 

Je suis dans ma salle de bains, je suis dans ma salle de bains.

 

 

Inès regarde autour d’elle, virevolte en se tenant la tête à deux mains, prise entre l’envie de rire aux éclats et celle de fondre en larmes. Aussi soudainement qu’elle a quitté les Buttes Chaumont pour une plage au bout du monde, elle s’est retrouvée au beau milieu de sa salle de bains. Sur le rebord de la baignoire, trône le petit canard coquin que lui a offert sa voisine Émeline pour son précédent anniversaire. Son peignoir de bain décoré de petits papillons roses est accroché à une patère tel qu’elle l’y a laissé, le tapis de bain à la texture hyper douce est toujours là et sur le miroir, les mots qu’elle a tracés rageusement au rouge à lèvres, ce matin : « Fais c…. » Quatre petits points au lieu du verbe entier. Même chez elle, elle se retient… se retenait ?

 

 

Elle prend conscience de la flaque qui se forme autour de ses pieds. Elle ôte ses coûteux escarpins gorgés d’eau. L’odeur saline caractéristique envahit ses narines. Pour se convaincre que ses sens ne la trompent pas, elle goûte le sel sur ses mains.

 

 

Maintenant, elle a envie de hurler de terreur et de sauter de joie en même temps.

 

 

Quoique ce type lui ait donné, cela va modifier sa vie à tout jamais.

 

 

Si elle n’est pas devenue cinglée ; si elle n’a pas basculé dans l’autre monde dont la particularité serait de nous faire croire que nous sommes encore vivants et que nous expérimentons des situations extraordinaires ; si elle n’a pas été droguée, oui, c’est une éventualité, quand et comment demeurant un mystère total ; si ce qu’elle a vécu, si ce qu’elle vit est réel, cela signifie qu’elle peut désormais se rendre où elle veut quand elle le désire.

 

 

Sans doute doit-elle être plus précise dans la localisation de son point de chute. Elle a pensé sable blanc mais se voyait allongée dans la mer, raison pour laquelle, elle s’est retrouvée les pieds dans l’eau, sans doute.

 

 

Elle se déshabille avec des gestes imprécis, saccadés, ne garde que le bracelet merveilleux puis le retire, le fait virevolter entre ses doigts, en détaille l’extérieur, tentant de comprendre l’enchaînement des formes étranges, d’y trouver une logique puis, elle en fixe l’intérieur. Des mots y sont gravés : Inès Sylla, son prénom et son nom.

 

 

 

 

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04/06/2017
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