Sandra Ganneval, l'autoédition, le choix de la liberté

La téléportation est un sport de combat, chapitre 10


 

 

 

 

– « Le télépode d’Inn’s » ? Vraiment ?

 

 

Il sourit. Un drôle de sourire désabusé dissimulé par une barbe de plusieurs jours. Inès se demande si elle ne rêve pas. Dans quelle réalité le Sylvain qu’elle connaît, si soucieux de sa personne, se tiendrait-il devant elle pas rasé, le ventre pointant sous des vêtements trop ajustés, des valises sous les yeux, l’intérieur des paupières inférieures rougies par la fatigue ? Il y a eu un bug dans l’univers. Sylvain se rase tous les jours, Sylvain dort huit heures par nuit, Sylvain se pèse tous les jours ou presque et prend des mesures dès que la balance affiche un gramme de plus que la veille, par conséquent, Sylvain fait du sport tous les jours. Durant leur mariage, rien ni personne ne parvenait à contrecarrer cette routine immuable jusqu’à l’égoïsme. Il était même allé faire son jogging le matin de leurs noces.

 

 

Elle encaisse le choc tandis qu’un calcul se fait automatiquement dans son cerveau. Cela fait cent quatre vingt trois jours qu’ils ne se sont pas vus, elle pourrait y ajouter heures, minutes et secondes mais a déjà trop honte pour s’abaisser jusque là. Contradictions, sa pensée est le repaire de multiples contradictions : malgré l’apparence négligée de son ex mari, un désespérant semblant d’excitation sexuelle se niche dans son ventre tandis que, très loin, à l’horizon de son cerveau, un tsunami de colère se forme, dans l’objectif avoué de balayer toute pensée cohérente, la nouvelle Inès a envie de lui faire enfin une grande scène, celle qu’elle ne lui a jamais faite, de jouer enfin son rôle de femme bafouée avec conviction et de lui balancer à la figure toutes ces horreurs qui tournent dans sa tête depuis des mois, des mots reptiles, serpents venimeux, crocodiles, alligators, des mots qui le mordront, le défigureront, laisseront des traces sur son visage, lui feront perdre sa prestance, mais ce serait lui faire trop d’honneur. Jalousie et désespoir ne sont plus d’actualité, réalise-t-elle alors que le calme revient en elle. Elle fixe une minuscule tache sur sa cravate, une tache de moutarde apparemment, et se dit qu’elle a bien fait de partir même s’il l’a presque aidé à préparer sa valise et lui a ouvert la porte.

 

 

Il était si séduisant. Elle avait craqué sur sa haute taille et sa silhouette en V. Il a fait de la natation durant près de dix ans et il en garde une collection de médailles qui doit toujours figurer à une place de choix dans le salon de leur maison enfin de sa maison, maintenant, enfin, de leur maison puisque… l’autre y a emménagé.

 

 

Bon, il faut que je me secoue. S’il croit que je vais lui demander de ses nouvelles ! En tout cas, vu son allure, Miss gros lolos doit être beaucoup moins malléable qu’Inès la frisée chocolatée.

 

 

 

– Oui, « Le télépode d’Inn’S ». Bienvenue sur « Inn’S air lines » !

 

 

Elle lui offre son plus beau sourire et constate avec un plaisir indicible qu’il n’en revient pas de la voir aussi radieuse.

 

 

Pourtant, il ricane, il ricane de cette manière qu’elle déteste, qui lui donne de nouveau des envies de meurtre tandis qu’elle s’efforce de paraître indifférente. Il le faisait si souvent, dès qu’elle ouvrait la bouche pour lui faire part d’une réflexion, ou lorsqu’il ne trouvait pas sa cuisine à son goût, pas aussi bonne que celle de sa mère.

 

 

– J’espère que tu as pris un comptable. Les chiffres et toi, ça fait deux.

 

 

Un soir où elle était fatiguée, elle a commis une erreur en effectuant un calcul simple, il n’a jamais oublié et utilisait fréquemment cet exemple pour la faire passer pour une imbécile. Elle le fusille du regard, tend la main. Il sort une enveloppe de son attaché case. Inès vérifie le montant.

 

 

– Je te taquine, ne te vexe pas.

 

– Je ne suis pas vexée, dit-elle sur un ton pincé.

 

– Très étrange la façon dont ces bracelets ont été attribués. Pourquoi à toi, par exemple et pas à Loane ?

 

– Tu es prêt ? demande-t-elle, agacée.

 

 

Condescendant, crétin, charmant tant qu’il la ferme, trois C qui définissent Sylvain à la perfection selon Diane, sa propre sœur. Elle avait averti Inès dès leur première rencontre. Inès avait cru qu’elle plaisantait. Avec le temps, elle s’est rendue compte qu’il n’en était rien. Diane plaisante rarement. Elle trouvait dommage mais prévisible qu’une fille comme Inès tombe entre les griffes de son frère, une proie facile et soumise. Les chats attirent les souris.

 

 

Mais, Inès n’est plus une souris. Si l’on devait encore la classifier dans la catégorie des rongeurs, elle tiendrait maintenant davantage du rat que de la souris. Plus intelligente et avec de plus grandes dents.

 

 

– Comment ça se passe, déjà ?

 

– Tout était expliqué sur mon site, tu as lu, je suppose.

 

– Oui, bien sûr.

 

 

Il ment. Elle le connaît. Dès qu’un descriptif dépasse trois lignes, il ne le lit pas. Pour cela, il est d’une paresse remarquable, le décryptage des modes d’emploi des appareils électroménagers lui était dévolu à la maison et, idiote qu’elle était, elle lisait des articles sur des sujets le passionnant juste pour retenir son attention en les lui résumant. Natation, aïkido, tennis, immobilier, informatique… Elle a mémorisé des informations qui l’ennuyaient à mourir juste pour avoir droit à un sourire de la part de l’homme qu’elle s’était persuadée d’aimer en dépit du peu d’attention qu’il lui portait.

 

 

– Inès, cette touffe ! Je n’ai jamais compris pourquoi tu ne te défrisais pas les cheveux. Tu as l’air… négligé.

 

 

Ah, ses cheveux ! Elle avait oublié comme il les détestait. Il lui avait dit, une fois, lors d’un repas avec sa belle famille, portant en étendard sa maladresse blessante, que s’ils avaient un enfant, un jour, il espérait qu’il échapperait à ça, le péril crépu. Son beau-père avait acquiescé en souriant, narquois, sa belle-mère et sa belle-sœur avaient perçu sa gêne et avaient détourné la conversation sur un sujet moins embarrassant.

 

 

C’est bizarre de se rendre compte comme l’on s’est fourvoyé à propos de quelqu’un, comme il est à mille lieues de l’image que l’on a construite de lui de toutes pièces.

 

 

Elle le regarde droit dans les yeux.

 

 

– J’ai l’air de ce que je suis. Il était temps.

 

 

Il est surpris, ne trouve rien à répondre.

 

 

– Donne moi la main et quoiqu’il arrive, ne la lâche pas. Saint Pancrace, c’est bien cela ?

 

 

Le « télépode » est conçu de telle sorte que ses utilisateurs atterrissent toujours sur un espace libre. Inès effectue sa première mission Paris Londres sans encombre. Elle abandonne Sylvain dans la gare, face à Marks & Spencer, le quitte sans le saluer espérant que ce premier client malvenu ne lui portera pas malheur.

 

 

Elle souhaite sincèrement ne plus le revoir.

 

 

– Attends…

 

 

Il la regarde s’évanouir dans l’espace, étonné de se demander s’il ne commet pas une erreur en la laissant filer ainsi.

 

 

 

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11/06/2017
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